Le cri de la mouette
Emmanuelle Laborit
Pocket ( robert Laffont 1994)
ISBN : 978-2-266-11317-5
Le cri que lançait Emmanuelle Laborit en ce printemps 1994 n’est pas prêt de s’éteindre. Il semble même d’une actualité brûlante si j’en juge par l’appel que la comédienne a adressé sur la toile en septembre dernier (http://www.ffsb.be/?q=node/3433). Qui peut rester indifférent ?
Je n’ai pas pu me rendre à la médiathèque de ma petite ville le soir où ce récit a été débattu par le club des lecteurs. Et c’est vraiment dommage, car il m’a été rapporté que la discussion autour du thème principal y a été très vive, voire houleuse, tant il semble que les thèses en faveur ou contre la langue des signes restent des sujets passionnels !
À l’époque ( 1994), cette toute jeune femme a entrepris d’écrire sa courte biographie pour expliquer posément son combat. Elle rebondissait sur l’ immense victoire que représentait le Molière du meilleur espoir féminin ! Une consécration pour une comédienne qui débutait, une conquête inouïe pour une jeune fille en révolte contre la « surdité » de la société face aux difficultés des sourds.
Ce récit ressemble à une biographie, puisqu’ Emmanuelle Laborit s’appuie sur son expérience personnelle pour dresser le constat et la problématique rencontrés par toutes les familles confrontées à ce handicap. D’abord, elle évacue le vocabulaire et les métaphores ridicules qui prétendent adoucir la réalité; Pour elle, il sera question des sourds et des entendants. Point.
Le lecteur sera donc immédiatement mis au fait de difficultés insoupçonnables pour qui n est pas en situation. Comment mémoriser un mot aussi basique que le mot « maman » quand il n’est lié à aucune résonance ? Emmanuelle décrit longuement les efforts de la petite fille et de son entourage pour stimuler sa compréhension à partir de méthode fondée sur l’apprentissage de mimique ne correspondant à aucune stimulation mémorielle. Jusqu’au jour où l’attention de son père est éveillée à propos de la méthode des signes, née et développée aux USA. Dès lors, l’enfant en colère, la Mouette qui crie pour attirer l’attention a trouvé un moyen pour communiquer…
Il faut lire et relire ce témoignage terrible. Je dis terrible parce qu’il nous oppose à notre propre insensibilité collective face à une discrimination sournoise. Pourquoi ne pratique-t-on pas cette langue dès la maternelle ? Pourquoi tant de passion encore dans le refus de cette pratique ? Pourquoi ce regard distancié et craintif face aux personnes différentes ?
Dans sa conclusion , Emmanuelle Laborit écrit :
« J’ai encore beaucoup à apprendre, je me pose encore beaucoup de questions. Apprendre, il faut le faire toute sa vie. Si l’on arrête d’apprendre, on est fichu… » ( page 218) Même si l’auteur considère le Français comme sa deuxième langue, ce qu’elle écrit en toute simplicité nous renvoie à une vérité universelle imparable. Celui qui estime en savoir assez est déjà mort. À bon entendeur…
Jean Giono à Manosque, le Paraïs, la maison d'un rêveur
Le paraïs, la maison d’un rêveur
Sylvie Giono
Editeur Belin collection de l’intérieur
Février 2012-05-21
ISBN :978-2-7011-5980-5
Vie, lumières et ombres des créateurs… de tous les biographes, ceux qui parlent avec tendresse sont les meilleurs témoins. C’est avec l’intelligence du cœur et sa bienveillance filiale que Sylvie Giono a entrepris la rédaction de ce petit ouvrage, en choisissant pour fil conducteur la visite de la maison que l’écrivain acquit dès 1930. C’est là qu’il s’est éteint paisiblement le 8 octobre 1970, après une soirée paisible en tête-à-tête avec sa fille cadette. Lui qui se définissait comme un voyageur immobile n’a guère quitté son havre, son phare, même si, comme le souligne malicieusement sa fille, il a peiné à y trouver la pièce idéale pour travailler.
La maison a suivi l’évolution de la famille, et d’une manière quasiment chronologique, Sylvie Giono s’appuie sur les différentes étapes pour relater anecdotes et secrets de l’écrivain. Jean Giono était un homme de rituel, un travailleur méthodique, à sa manière, un grand rêveur qui concevait son œuvre par une maturation intérieure. Pour sa famille, dont la présence silencieuse lui était indispensable, les règles de vie étaient toutes dévolues au confort moral de l’écrivain. Mais à travers son témoignage, Sylvie Giono montre un père aimant et attentif, à sa manière…
L’homme a été généreux avec ses amis, mais son œuvre a été sans conteste son unique moteur. Connu pour ses étourderies et ses rêveries créatrices, il n’a peut-être pas trouvé en ses contemporains l’indulgence et la compréhension qu’il aurait méritées. Sa fille s’emploie donc ici à rectifier quelques mauvais procès faits à son père. Mais le propos n’est guère polémique. L’homme était naturellement bienveillant, et sa fille semble cultiver la même ouverture d’esprit.
Cet ouvrage d’abord simple convie d’abord à musarder en haute Provence, là où se situe la pureté, loin des côtes, selon l’écrivain. Gageons que connaître son cadre de vie donnera envie aux visiteurs de se plonger à nouveau dans l’oeuvre du romancier, pour sa vision personnelle des paysages et sa clairvoyance de l’âme humaine.
Rien ne s'oppose à la nuit
Delphine de Vigan
Édition Kindle
ISBN de l’édition imprimé de référence : 2-356-41-422-3
(sortie17 août 2011 JC Lattès)
Il est des livres qui vous prennent par la main dès la première ligne, et l’on sait définitivement qu’ils ne vous lâcheront jamais. Le récit de Delphine de Vigan appartient à cette catégorie, même et surtout s’il contient des passages poignants, difficiles à lire parce qu’ils reflètent trop bien la douleur qui a présidé à leur élaboration.
J’avais beaucoup admiré l’écriture de l’auteure en découvrant No et moi, roman social qui a connu un réel succès public. Un récit en apparence léger mais en réalité profond et complexe. Naturellement je m’étais promis de m’intéresser à cette écrivaine douée. Quand est sorti Rien ne s’oppose à la nuit peu après, je me suis réjouie et j’ai conservé cette nouveauté pour un moment où je pourrais à loisir m’en repaître. Mais le livre achevé depuis près de trois semaines, je tarde à y revenir comme s’il s’agissait d’exhumer mes propres douleurs, mes désillusions intimes. Ne vous y trompez pas, le récit de l’auteur reste son histoire, ou plutôt celle de sa mère, déroulée de la petite enfance jusqu’à la découverte de son corps, quelques jours après son décès solitaire. Entre-temps, avec une délicatesse et une pudeur étonnantes si l’on considère le sujet, Delphine de Vigan a retracé le parcours d’une famille insolite et ordinaire à la fois, une famille où le bonheur devrait aller de soi, et dont on s’étonne qu’elle soit le théâtre de tant de coups du sort…
« Pendant des années, j’avais eu honte de ma mère devant les autres, et j’avais eu honte d’avoir honte. Pendant des années, j’avais tenté de fabriquer mes propres gestes, ma propre démarche, de m’éloigner du spectre qu’elle représentait à mes yeux… » confesse Delphine de Vigan quand elle parvient à la dernière partie du long parcours en hôpital psychiatrique de sa mère. Et pourtant, ce sont des mots d’amour qui lui viennent quand elle entame ce récit pour extirper des mythes familiaux la personne singulière qu’a été sa mère.
« Je ne sais plus quand est venue l’idée d’écrire sur ma mère, autour d’elle, ou à partir d’elle, je sais combien j’ai refusé cette idée, je l’ai tenue à distance, le plus longtemps possible (…) J’ai chassé les phrases qui me venaient au petit matin ou au détour d’un souvenir, autant de début de romans sous toutes les formes possibles dont je ne voulais pas entendre le premier mot, j’ai établi la liste des obstacles qui ne manqueraient pas de se présenter à moi et des risques non mesurables que j’encourais à entreprendre un tel chantier.
Ma mère constituait un champ trop vaste, trop sombre, trop désespéré… »
Ce décès volontaire et organisé clôt en effet la vie d’une femme bipolaire, une fée de lumière habitée par un ogre ravageur qui la détruit de l’intérieur, l’isolant sous les camisoles chimiques, la soustrayant à la tendresse et à l’amour avec une ténacité qui n’a d’égale que sa volonté de le combattre. Pour tenter de mettre à jour cette lutte et comprendre les mille détours de sa raison, pour renouer avec sa mère un lien capital, Delphine de Vigan reprend le cours de sa vie, depuis la petite enfance de Lucile, seconde fille d’une fratrie de 9 enfants, dont Liane la mère représente l’élément vital et fantaisiste, tandis que Georges le père, figure tutélaire du patriarche, faisant régner alternativement séduction et terreur, finit par apparaître plus sclérosant qu’épanouissant.
Le premier drame éclate avec la mort d’Antonin lors du tragique été de ses six ans. Delphine de Vigan revient longuement sur cette première disparition, constatant « désormais la mort d’Antonin ne serait plus qu’une onde souterraine, sismique, qui continuerait d’agir sans aucun bruit. » Car cet accident n’est que le prélude d’une suite de morts précoces, que Georges et Liane s’appliquent tous deux à rendre lisses, normales, inscrites dans le cours des choses. Cette réaction éclaire l’écrivain sur la genèse du mal-être de sa mère : « aujourd’hui je sais aussi qu’elle (ma famille) illustre comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence. » La magnifique petite fille qu’était Lucile s’enfermait déjà dans le silence, marquée par une blessure indicible et secrète, ses tentatives de révoltes adolescentes muselées, son destin de femme scellé par les secrets et les tabous. Peu à peu, alors qu’elle essaie de se construire une vie personnelle, les failles se creusent dans le silence assourdissant d’un bonheur apparent. Jusqu’au jour où ses excentricités deviennent trop graves pour son entourage.
Dans le cours de la narration principale, la genèse d’une vie depuis ses grands-parents jusqu’à ses propres enfantements, l’écrivaine glisse ses réflexions sur ce travail d’écriture, la douleur aiguisée par les recherches, le questionnement respectueux des témoins, les membres de sa famille qui vont être touchés par les mots qu’elle posera sur le papier. La relation imbriquée de ses réflexions, loin d’entraver le récit, souligne la délicatesse de l’auteur et son humanité. Elle souligne également la fragilité de l’auteur impliqué dans l’acte d’écriture
« À mesure que j’avance, je perçois l’impact de l’écriture (et des recherches qu’elle impose), je ne peux ignorer le facteur majeur de perturbation que celle-ci représente pour moi. L’écriture me met à nu, détruit une à une mes barrières de protection, défait en silence mon périmètre de sécurité. Fallait-il que je me sente heureuse et forte et assurée pour me lancer dans pareille aventure, que j’aie le sentiment d’avoir de la marge, pour mettre ainsi à l’épreuve, comme si besoin en était, ma capacité de résistance.
À mesure que j’avance, il me tarde de revenir au présent, d’en être plus loin, de remettre les choses à leur place, dans les dossiers, dans les cartons, de redescendre ce qui doit l’être à la cave. »
De l’histoire particulière de Lucile, nous vérifions une fois de plus combien la littérature sert nos consciences et l’appréhension de notre condition. Delphine de Vigan confirme son immense talent d’exploratrice de l’âme humaine. Sans appartenir à son cercle intime, une petite voix me suggère qu’elle a satisfait ce souhait exprimé par sa sœur : « Tu le termineras sur une note positive, ton roman, parce que tu comprends, on vient tous de là. »
L'Entreprise des Indes
Erik Orsenna
Livre de poche (août 2011) édition originale 2010
ISBN : 978-2-253-15793-9
L’Entreprise des Indes, c’est le rêve de Christophe Colomb, le découvreur des Amériques. Erik Orsenna, dont on connaît le goût pour les grandes aventures maritimes, ne nous embarque pas cependant sur la Niña, la Pinta ou la Santa Maria. C’est par un angle de vue fort différent qu’il entreprend de raconter les élans fondateurs des grandes découvertes qui augurent le temps des conquêtes.
Le récit se déroule par la voix du frère cadet de Christophe, Bartolomé. Au terme de sa vie, réfugié dans le palais d’Hispaniola, qui deviendra plus tard Saint Domingue et Haïti, le vieil homme dicte ses mémoires à deux dominicains, frère Jérôme et Las Casas. Le subterfuge n’est pas neuf, mais il permet à l’auteur de mettre en évidence combien les grands moments de l’Histoire peuvent coûter de désillusions et de peines aux héros qui les vivent.
Bartolomé sait que sa mort approche. Il revient donc volontiers sur les différentes étapes de son existence, depuis les rêveries d’enfance des deux frères à Gênes, port ouvert sur la Méditerranée, point de départ de leurs visions d’ailleurs. Ce besoin d’horizon passe forcément par la mer, ils choisissent donc le Portugal et ses côtes atlantiques pour repousser leurs perspectives. En cette fin du XVème siècle, Lisbonne accueille les bateaux en provenance des côtes lointaines; elle devient rapidement, sous l’impulsion de ses souverains, la capitale du premier royaume colonisateur de l’Europe.
Le récit de Bartolomé s’attache à son implantation dans ce port aux ambitions exploratrices. Tandis que Christophe navigue toujours plus loin, vers les confins connus du Nord au Sud de l’Océan, Bartolomé devient cartographe. C’est un magnifique prétexte pour mettre en valeur l’importance de cette activité, s’appuyant autant sur les rapports des marins en escale que les techniques balbutiantes de la cartographie. Malgré leur hardiesse à défier les éléments, les marins d’alors longent toujours les côtes, soucieux de ne pas aller se perdre dans l’immensité océane, le grand inconnu. Le rêve de Christophe, sa folie, est de s’entêter à partir plein ouest, là où les repères n’existent pas… Sauf dans un recueil géographique extraordinaire, l’Ymago mundi que Bartolomé est chargé d’aller débusquer jusqu’à Louvain, ce qui représente un voyage terrestre considérable. Orsenna s’amuse dans ces pages à distiller une ambiance de ville universitaire, avec son fourmillement estudiantin et ses tavernes de bière , en contrepoint des activités commerciales et cartographiques du port d’attache de Bartolomé. Mais quand celui-ci revient enfin de son dangereux périple, il découvre que Christophe a changé d’avis en prenant femme. Ce sont ces atermoiements familiaux qui permettent de comprendre comme les hommes les plus déterminés à vivre de grands destins sont aussi des humains soumis aux lois de leur genre…
C’est ainsi que l’intérêt majeur de ce roman ne repose pas sur l’épopée de la Découverte, mais sur l’éclairage des difficultés auxquelles se heurtent les hommes résolus. Un intérêt subsidiaire, et peut-être un peu négligés à mon sens, est exposé lorsque Bartolomé aborde brièvement le chapitre de ses remords d’avoir cédé à la folie du pouvoir et à sa cruauté quand il s’est d’abord vu confier le poste de vice-roi de l’île d’Hispaniola.
Sans être un récit essentiel, cette Entreprise des Indes est un roman agréable et très bien documenté pour le lecteur fasciné par l’histoire de l’Histoire. Pour ma part, j’ai éprouvé quelques longueurs dans la menée du récit, même si mon intérêt s’est accru dans la seconde partie de l’ouvrage.
Journal d'un corps
Daniel Pennac
Gallimard 2012- 01
ISBN : 978-2-07-012485-5
Curieux défi que s’est lancé Daniel Pennac en imaginant de retracer une vie d’homme à travers ce journal d’un corps. Voilà pourtant bien des décennies que nous sommes formatés à considérer nos ressentis cérébraux comme nos seules vérités. On pourrait donc penser que le fil conducteur avancé par l’écrivain sera vain, lourd, et d’un intérêt limité.
Daniel Pennac, auteur à la verve gouleyante et plutôt ironique, ne pouvait pas se piéger aussi aisément. Il s’octroie d’entrée de jeu le recul du narrateur qui relate la vie d’un autre, ce qui lui permettra au passage de mener la vie du personnage jusqu’à… L’ultime moment. Or, c’est bien la question qui pose l’intime et dernière question à chacun d’entre nous : comment cela va-t-il se passer ? N’est-ce pas là que se niche notre ultime angoisse, pauvres consciences qui savons que nous n’échapperons pas au sort commun ?
Dès la page 31, le propriétaire du corps, le « Je» de la narration précise ses intentions : « je veux écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d’autre chose. » Ce n’est pas une manière gratuite de faire « original ». Il s’agit au contraire de marquer la réappropriation du corps parce qu’il est, dans cette famille, un élément nié, jugé dégoûtant, et dont il est inconvenant de parler. Cette réflexion fera écho chez de nombreux lecteurs occidentaux, où la plupart des fonctions du corps sont considérées comme un sujet de conversation indécent. Pennac jubile manifestement à contrevenir au code de bonne conduite sociale, mais ce serait superficiel d’arrêter notre lecture à ces seules réjouissances, frisent-elles les incartades scatologiques. La malice de Pennac dépasse ce stade pré pubertaire.
Le lecteur suit les efforts du narrateur pour se « faire » un corps, et pourquoi, à l’image d’un père gazé de la grande guerre, il a besoin de cette confrontation à son image d’écorché. De l’abord à l’âge d’homme, ce farceur nous convie à une partie de « jeu de l’oie du dépucelage » qui vaut son pesant d’images jubilatoires. Nul doute que tout adolescent encombré des manifestations nouvelles de ses sens y trouvera matière à se décomplexer.
Avec l’habileté de son art, Pennac ajuste les ellipses nécessaires à ce « journal » méticuleux. Le déroulement du récit nous permet de suivre le personnage du narrateur tout au long des étapes qui marquent forcément la vie d’un homme. En l’occurrence, c’est aussi une re-lecture de l’histoire de son temps qui est sous-jacente à la trajectoire de sa vie, même si la manière de l’évoquer passe toujours par l’observation de ses réactions physiques : Pennac parle au nom du corps, mais l’astuce sert aussi à noter les ressentis psychologiques:
P 116-117 : « … Ce que c’est que l’héroïsme, tout de même ! Après deux ans d’interruption, ce sont des larmes que je veux noter d’abord ici. Ce matin, j’ai effectivement versé toutes les larmes de mon corps. Il serait plus juste de dire que mon corps a versé toutes les larmes accumulées par mon esprit pendant cette invraisemblable tuerie. La quantité de soi que les larmes éliminent ! En pleurant, on se vide infiniment plus qu’en pissant, on se nettoie infiniment mieux qu’en plongeant dans le lac le plus pur, on dépose le fardeau de l’esprit sur le quai d’arrivée. Une fois l’âme liquéfiée, on peut célébrer les retrouvailles avec le corps. »
Tout en s’en défendant, Pennac souligne les relations entre les failles physiques et les crises cérébrales qui mobilisent nos organismes. Le constat n’est pas neuf, et tout lecteur y retrouvera ses propres observations : en avoir plein le dos, épistaxis de l’épuisement, dermatites du ras-le-bol… Maladies somatiques ou pas accompagnent nos hauts et nos bas. Les annotations épisodiques du récit jettent un regard à peine ironique sur nos névroses ordinaires :
« Comme l’avait prédit la psychiatre, trois mois ont passé et je me suis habitué à mon acouphène. La plupart de nos peurs physiques ont ceci de commun avec nos miasmes qu’on les oublie une fois le vent passé. (P 224)J
Mes acouphènes, mes aigreurs, mon angoisse, mon épistaxis, mes insomnies… Mes propriétés, en somme. Que nous sommes quelques millions à partager.( P 225) »
Pennac et son narrateur en arrivent ainsi à poser un regard bienveillant mais lucide sur nos petites manies rassurantes : « Certaines maladies, par la terreur qu’elles inspirent, ont la vertu de nous faire supporter les autres. La propension à envisager le pire pour accepter le contingent est au menu de nombreuses conversations chez les gens de ma génération. (…) On craignait une maladie d’Alzheimer, par bonheur ce n’était qu’une dépression. Ouf ! L’honneur est sauf. T.S. n’en finira pas moins fada, mais il ne sera pas dit qu’Aloïs aura eu sa peau. (P 300). »
L’autodérision et cette tendre ironie permettent d’ailleurs d’appréhender l’échéance finale en anticipant le détachement qui adoucit la déchirure fatale. Ces observations clairvoyantes n’ont rien d’amer, elles s’avèrent au contraire dans la fréquentation des parents très âgés : « Si ces enfants ne doutent pas de nous revoir c’est qu’ils nous connaissent depuis toujours. Enfants, nous ne voyons pas les adultes vieillir ; c’est grandir qui nous intéressent, nous autre, et les adultes ne grandissent pas, ils sont confits dans leur maturité. Les vieillards non plus ne grandissent pas, eux, ils sont vieux de naissance, la nôtre. »(p377)
Il faut devenir très vieux soi-même pour assister au vieillissement des autres. C’est un triste privilège que de voir le temps bouleverser le corps de nos enfants et de nos petits-enfants. J’ai passé ces quarante dernières années à voir les miens changer.(P 378) »
Et c’est un homme en pleine possession de son libre-arbitre qui conclut :
« Plus de transfusion. On ne vit pas éternellement aux crochets de l’humanité. »
Le voisin
Tatiana de Rosnay
Le livre de poche
ISBN : 978-2-253-12773-4
Sortie en 2000- et livre de poche mai 2011
Colombe est enchantée. Elle vient de dénicher l’appartement idéal, dans le quartier de Paris qui lui convient. Mieux, c’est le propriétaire qui a insisté pour le lui attribuer comme un passe-droit. Mais au fond, Colombe connaît déjà ses failles, qui agacent tellement sa sœur Claire.
Colombe est trop docile. Elle déteste les conflits et préfère s’adapter à toutes les contraintes, s’imposer un statut de transparence totale plutôt que de monter au créneau pour valoriser ses compétences, à défaut de ses qualités. Alors elle accepte de travailler à mi-temps pour Régis, l’éditeur qui la cantonne dans le rôle du nègre, elle se plie aux absences prolongées de Stéphane, son mari qui ne la désire plus guère, elle assume seule l’éducation des jumeaux, le tout sous la critique acerbe de Claire, sa sœur promise à toutes les réussites.
Pourtant, cet appartement merveilleux, c’est elle qui l’a obtenu et elle exulte quand elle y emménage sans tarder.
Mais rien ne se passe comme prévu. Loin de montrer à son mari et à sa sœur qu’elle mérite enfin leur considération pour cet exploit, Colombe entre de plain-pied dans un véritable cauchemar… Qui la réveille inévitablement à 3 heures chaque nuit où Stéphane est en déplacement. Colombe succombe sous les attaques de Mick Jagger qui balance de lancinants décibels qu’elle est toujours seule à entendre.
Elle en perd bien vite le sommeil, et son bel équilibre qui lui permettait de survoler les impondérables. Harassée, elle ne supporte plus les absences de Stéphane et sa manière désinvolte de résoudre les problèmes de voisinage.
Quant à affronter elle-même directement le voisin du dessus, Colombe tergiverse et ne s’y résout qu’en dernier ressort, quand elle est obligée de se rendre à l’évidence de sa solitude face au problème.
Il faudra bien qu’elle sorte de sa coquille pour tenter de retrouver sa paix… Mais en franchissant cette épreuve, Colombe se révèle à elle-même. Et quand une femme trop lisse commence à casser sa carapace trop lisse de femme bien-comme-il-faut- sous- tous- rapports, les voies qu’elle choisit alors peuvent surprendre son entourage…Et les lecteurs de ce roman.
Le roman de Tatiana de Rosnay commence comme une gentille comédie de Chicklit et prend bien vite un tour de thriller. L’affaire devient piquante quand on découvre par sa dédicace que l’idée de l’intrigue est née de ses démêlés involontaires avec un voisin également insomniaque. Voilà pour l ‘anecdote.
C’est le premier livre de cette auteure que je découvre. Tatiana de Rosnay mène bien son récit, même si j’ai ressenti quelques longueurs dans la description des hésitations et des langueurs de Colombe. En revanche, la tension naît progressivement au sujet du mystère entourant ce voisin plus bruyant que visible. Et les retournements de situation nous prennent à bras le corps pour nous obliger à accompagner l’héroïne jusqu’au bout de ses nuits.
maudit le jour
René Frégni
Folio ( denoël)
Année 2008
ISBN : 978-2-07-034421-5
Rencontrer un auteur jusqu’alors inconnu est toujours intéressant. Quand cette première rencontre laisse augurer des plaisirs savoureux et picaresques, il y a comme une promesse de séduction qui nous attend, c’est tentant. Telle était mon impression après la présentation publique d’extraits de la Fiancée des Corbeaux, au café-lecture de Janvier. Je m’étais promis d’explorer plus avant les ouvrages du sieur Frégni.
De fait le choix est vaste. René Frégni a attendu longtemps avant de plonger dans l’addiction à la lecture et à l’écriture, mais il s’est amplement rattrapé depuis. De sa vie aventureuse et sa formation au gré de péripéties hasardeuses, il a construit une œuvre où se mêlent intimement et sans complexe la fiction et l’inspiration autobiographique.
Pour entrée en matière, j’ai donc choisi un recueil de 8 nouvelles intitulé Maudit le jour. Hormis la dernière de ces histoires, l’homme qui passe, les sept premières sont écrites à la première personne, et il semble difficile de distinguer l’auteur du narrateur. Mais la langue utilisée par René Frégni est si proche de celle d’un conteur que la distinction ne saurait gêner le lecteur. Dès les premiers mots de chaque histoire, nous sommes transportés de fait à la veillée, au coin de l’âtre ou sous le tilleul de la terrasse en été, prêts à avaler des histoires qui nous transportent de la vie ordinaire de la cité au cœur des mystères de la nuit. Même si René Frégni se réclame plutôt d'une filiation de Giono, Il y a chez cet auteur un art de la narration qui coule dans les gorges des conteurs de Provence, d ‘Alphonse Daudet et les Félibriges à Henri Gougaud pour les plus récents. C’est une façon ronde et puissante de mener le récit, de se mettre en scène juste ce qu’il faut pour dresser le décor naturel des petites villes de Haute Provence. Ainsi sécurisé, le lecteur se laisse ferrer par le conteur et se trouve entraîné vers des situations où l’irrationnel le cueille quand il ne s’y attend pas.
Dès lors, il n’y a pas d’intérêt à dévoiler les intrigues, qu’il faut prendre le temps de savourer pour ce qu’elles sont, des divertissements de bon aloi qui émoustillent l’imagination du lecteur, entre l’émotion et la surprise d’un frisson horrifié.
Une lecture idéale pour lutter contre les misères d’une vilaine grippe, assurément.
Le tapis du salon
Annie Saumont
Julliard 2012
ISBN : 978-2-260-01997-8
À sa manière discrète, Annie Saumont occupe le territoire des Lettres Françaises avec une indéfectible constance. Depuis les années 60, elle s’est imposé en donnant à la Nouvelle la reconnaissance d’un réel genre littéraire. Ce qui n’a rien d’évident au pays de l’Académie française, où la tentation est grande de minimiser ce mode narratif.
Une fois de plus, Annie Saumont démontre comment la Nouvelle repose sur la concision extrême du récit. Loin de tronquer l’intrigue ou de simplifier la psychologie des personnages, elle aiguise avec une acuité particulière les mots qui déroulent son histoire. Elle nous livre ici un recueil composé d’une vingtaine de nouvelles rassemblées sous ce titre, le tapis du salon, qui intitule également trois des pièces de l’ouvrage.
Des histoires brèves certes, aux horizons divers. Mais c’est surtout le ton adopté par l’auteure, et son style haché, elliptique jusqu’au système, qui définit l’unicité du recueil. En réalité Annie Saumont traque dans un dédale d’objets anodins ou de faits mesquins le détail qui scelle le sort de ses personnages. Elle dresse par exemple dans la mort du poisson rouge, une atmosphère de sérénité champêtre, où de charmantes familles divertissent leurs non moins charmants bambins en leur offrant un poisson rouge. :
« Calme journée. Pas un souffle de vent.
Mélanie et Antoine sont au jardin. Ce pourrait être la première phrase du premier conte d’un premier livre de lecture.
Mélanie arrache une herbe folle. Antoine écrase du pied une motte de terre grasse.
Pas le moindre frémissement des rideaux à la fenêtre du salon qu’Antoine a ouverte après le petit-déjeuner.… »
En quelques pages, nous identifions trois familles sans histoires, si ce n’est celles de nos quotidiens, myopie de la tendresse parentale et éclairage malicieux des inventions enfantines, jusqu’à ce jeu…
« On joue à la fin du monde ?
Quand le jeu a commencé, si on dit pouce c’est de la triche.
Fallait réfléchir avant.
Fallait dire non pour les cow-boys, la balançoire.
T’as dit oui pour la fin du monde. On continue. »
Une pirouette, un battement de cils plus tard, l’Éden est soufflé par un vent d’apocalypse, qui secoue le lecteur et bouscule l’ordonnance de ce petit monde trop bien léché.
Parfait exemple de cet art de l’ellipse, le début de Quartiers d’automne
« Promenade-danse. Danse-promenade. Le parc est vert. Quatre danseurs ont monté un ballet. Pas vraiment un ballet, des séquences. Ici et là.
Il y a notre petite Ida.
Pelouse. Arbres. Un épicéa. Un sophora-pleureur. Un saule. »
On entre ainsi par le décor dans la quête des personnages qui se cherchent, s’épient, se débattent contre le mal-être, l’absurdité, la méchanceté, la perversité des situations.
Annie Saumont adore avancer sans avoir l’air d’y toucher.
Elle privilégie volontiers les situations où la rumeur et le non-dit travaillent en minant le terrain à l’insu du personnage central. À cet égard, les trois nouvelles qui portent le titre générique sont exemplaires.
Dans la première, c’est un pauvre gosse, le narrateur, recueilli par Yole et Sarie, qui élèvent comme elles peuvent leur petit cousin orphelin. Le tapis offert par l’amoureux de Sarie est trop beau pour la modeste maison. Bien encombrant. Un vrai piège. On le range et on l’oublie… Mais un jour, le narrateur qui a bien grandi, retrouve ses deux cousines enveloppées dans le tapis…
La seconde de ces nouvelles consacrées au tapis du salon repose sur une inadéquation de situation similaire. Le narrateur est élevé par sa sœur Isa, faute d’un père capable d’assumer son veuvage. Par les mots de ce gamin à la vie rustique, on saisit combien la sœur aînée tente d’organiser leur vie et de s’ouvrir un avenir, jusqu’au jour où l’adolescent mal dégauchi tache le tapis… La chute tombe comme un couperet, rapide et impitoyable.
Ma préférée à cet égard reste la seconde, intitulée vacances…
Il vous reste à entrer à pas légers dans ces tranches de vie esquissées à traits vifs et rapides, comme ces croquis au charbon ou à la sanguine qui servent d’étude du sujet. Et vous découvrez que l’esquisse transmet plus de force que la peinture bien léchée.
Mais surtout prenez votre temps pour savourer distinctement ces nouvelles. Mon seul regret est d’avoir lu trop vite le recueil, les enchaînant les histoires sans respiration, ce qui a eu pour effet de mettre en évidence la technique d’écriture, gâchant mon innocence de lectrice.
D'autres vies que la mienne
Emmanuel Carrère
Folio (P.O.L) 2009
ISBN : 978-2-07-043782-5
Honnêtement, je ne peux pas dire que je n’étais pas prévenue.
Le récit que nous a livré Emmanuel Carrère est lourd, prégnant, dérangeant même. Les deux premiers soirs, après avoir constaté combien mon sommeil s’en trouvait perturbé, l’idée m’a traversée de ne plus le lire le soir, voire de l’abandonner. Et puis non, se détourner de ces trois cents pages de témoignages serait lâche et indigne. À tout prendre, il est naturel d’être déstabilisé, comme ça l’est d’être ouvert aux partages des réflexions que ce texte suscite .
Soyons encore plus claire : en découvrant les sujets abordés dans cet ouvrage, vous pourriez vous insurger contre les déferlements de malheurs annoncés et vous récriez que vous n’adhérerez ni au voyeurisme ni au pathos. C’était, je l’avoue, ma réaction première. Emmanuel Carrère n’est pas de ces esprits brillants et légers qui animent les soirées germanopratines. Néanmoins, sa démarche s’appuie sur une nécessité et une démonstration qui ont leur intérêt, après que le lecteur a fait provision de mouchoirs en papier.
« J’ai été, et je suis encore scénariste, un de mes métiers consiste à construire des situations dramatiques et une des règles de ce métier c’est qu’il ne faut pas avoir peur de l’outrance et du mélo. Je pense tout de même que je me serais interdit, dans une fiction, un tire-larmes aussi éhonté que le montage parallèle des petites filles dansant et chantant à la fête de l’école avec l’agonie de leur mère à l’hôpital. »
En quelques mois, de Noël 2004 à Juin 2005, l’auteur a été le témoin proche de deux tragédies : la première au Sri Lanka lors du tsunami gigantesque qui a ruiné les territoires bordant l’océan indien, la seconde concerne la lente agonie de sa belle-sœur. Curieusement deux décès impliquant des Juliette : la première adorable petite fille jouant sur une plage au mauvais moment, la seconde victime d’un cancer récidivant. Dans les deux cas, deux disparitions beaucoup trop précoces.
Relater plus avant ces deux situations n’a aucun intérêt, ce sont les mots de l’auteur et la rigueur implacable de son récit qui en portent la force et le sens. Emmanuel Carrère ne cache pas les réticences qu’il a surmontées pour enquêter auprès des proches, mari, parents, amis et même le collègue de la jeune femme. Il s’accroche à la nécessité du témoignage offert aux trois fillettes qui n’auront pas beaucoup de souvenirs de leur mère. Il décortique par le menu les confidences de Patrice, le mari, sur l’amour qu’il a partagé, et ce faisant, il confère à la jeune femme une incarnation, une présence qui s’ancre plus fortement que ne le présuppose le ton journalistique du récit.
Parallèlement au versant vie privée, l’écrivain ouvre une autre voie qui complète le portrait . À l’initiative du collègue de la défunte, l’auteur consigne l’amitié particulière née de leur rencontre : deux personnes affrontant des handicaps similaires, endossant des responsabilités semblables, ne pouvaient que ressentir l’autre comme un miroir et un étai. Emmanuel Carrère ménage une longue part de son ouvrage au reportage sur les liens des deux juges et leur conception de cette profession au cœur de la société. Il s’en dégage une véracité sur la nature humaine, la complexité incroyable des tissus relationnels, et l’aperçu de sentiments qu’il n’est certainement pas donné de vivre à la majorité d’entre nous. Quoiqu’il en soit, il est impossible d’oublier que l’auteur engage d’abord son appréhension de la chose, puisqu’il confesse avoir soumis son manuscrit aux intéressés.
Tel que je l’ai lu, ce récit dense et rigoureux reste un témoignage minutieux et honnête sans doute. Interdit d’accès aux dépressifs et aux personnes fragiles, même si, en fin de compte, le retour sur les forces de résilience des parents endeuillés au Sri Lanka nous convient à méditer sur la puissance de l’esprit qui structure chacun de nous.
Ragtime
EL Doctorow
Édition originale 1975
Première de mes lectures « Kindle », j’ai téléchargé Ragtime en version originale, manœuvre d’une simplicité déconcertante. Ce qui m’a permis de renouer avec un exercice que je n’avais plus commis depuis lurette, et ma foi, si mon rythme de lecture est moins rapide qu’en français, j’ai beaucoup apprécié l’usage de la liseuse électronique. La simplicité d’utilisation du dictionnaire intégré permet de ne pas vraiment interrompre le fil du texte. De même les fonctions surlignage et notes offrent la possibilité d’oublier crayon de papier, carnet ou post it qui me ramenaient (avec un certain contentement, je l’admets) aux années studieuses. L’objet est donc adopté, ce qui ne va évidemment pas m’aider à résoudre l’effondrement de la pile des livres-papier qui attendent patiemment leur tour…
La première impression produite à la lecture de Ragtime évoque la peinture, une fresque impressionniste et fourmillante d’une Amérique bouillonnante aux portes du XXème siècle.
Lentement, les chapitres initiaux du roman dressent une suite de petits tableaux dont on se dit d’abord qu’ils nous dépeignent, par le prisme d’une mosaïque, une société dynamique et novatrice, une représentation du rêve américain, d’autant que Doctorow renforce ces symboles de réussite en mêlant des personnages réels ( Freud , Houdini) à ceux qu’il crée de toutes pièces.… Le procédé intrigue et amuse, surtout quand le point de vue narratif situe le lecteur dans la réflexion du créateur : à maintes reprises, l’auteur précise par exemple qu’on ne sait pas grand chose des origines de certains personnages — Coalhouse ou Sarah par exemple— mais j’en retiendrais comme illustration plus évidente la dénomination des personnages centraux : en français Père, Mère, le plus jeune frère de Mère… sans indiquer jamais leur véritable nom. Ce procédé est intéressant en ce qu’il situe d’office le lecteur comme membre de cette famille nantie et bien installée d’une banlieue confortable de New York.
De fait, plus on avance dans le déroulement de la fresque, plus les fêlures de cette société idéale apparaissent : la marginalisation de certains personnages sert de ressort aux rencontres des protagonistes que tout oppose, comme Evelyn Nesbit, dont le sort est chamboulé par la jalousie de son mari. Elle est amenée à côtoyer d’abord un architecte de renommée internationale avant de se laisser fasciner par un artiste maudit, épisode qui la confronte à notre curieux plus jeune frère de Mère le temps d’une idylle invraisemblable, dont le descriptif initial est franchement hilarant et saugrenu. Le plus surprenant, et pas le moins intéressant réside dans l’évolution de la relation entre Evelyn et Emma Goldman, militante anarchiste dont la présence souligne à maintes reprises la complexité et la violence sous-jacente des rapports de classe dans cette Amérique laborieuse :
« In Seattle, for instance, Emma Goldman spoke to an IWW local and cited Evelyn Nesbit as a daughter of the working class whose life was a lesson in the way all daughters and sisters of poor men were used for the pleasure of the wealthy. »
Ces épiphénomènes de l’intrigue ne masquent pas le ton âpre de l’analyse sociale que dresse en fait E.L Doctorow : dès que nous faisons connaissance avec Tateh (prototype du Juif errant ?) et sa petite fille, l’écrivain aborde la description d’une société plus fragile, plus tendue, où les bouillonnements sociaux mènent aux grèves et aux affrontements répressifs. Et de fait, l’errance de Tateh et de sa fillette préfigure les crises sociales à venir. Le combat de Coalhouse Walker est emblématique du problème racial inhérent aux USA, question qui alimente d’ailleurs une bonne part de la créativité littéraire, musicale et cinématographique de ce vaste état. Sans avoir l’air d’y toucher, le sujet principal du roman s’organise autour de ce personnage apparemment si bien intégré, si raffiné. L’astuce de E L Doctorow consiste à le marginaliser à partir de ces qualités :
« It occured to Father one day that Coalhouse Walker Jr didn’t know he was a Negro. The more he thought about this the more true it seemed. Walker didn’t act or talk like a colored man. He seemed to be able to transform the customary deferences practiced by his race so that they reflected to his own dignity rather than the recepient’s … »
Effectivement le drame se noue à partir de cette appréciation fondamentale. Coalhouse ne peut supporter l’injure qui lui est faite par le biais de son automobile et la cécité de la société à l’égard des coupables est responsable du déchaînement de la violence aveugle qui s’ensuit.
Insensiblement, les touches impressionnistes de la première partie cèdent la place aux portraits plus sombres d’une société qui vit au bord d’un précipice. Dans la lumière, les avancées des progrès industriels, avec la longue description du réseau de transports desservant la mégapole, les expéditions polaires aux côtés de Peary comme vitrine de l’esprit pionnier, l’emballement du financier Pierpont Morgan à l’égard de l’industriel Henry Ford. Dans le clair obscur qui se dessine au-delà de ces épisodes, les luttes ouvrières, la misère sociale, la réalité d’une émigration qui ne trouve pas l’Eldorado promis, le racisme et les ostracismes de toutes sortes…
« Tracks ! tracks ! It seemed to the visionaries who wrote for the popular magazines that the future lay at the end of parallel rails. There were longdistance locomotive railroads and interurban electric railroads and streetrailways and elevated railroads, all laying their steel stripes on the land, crisscrossing like the texture of an indefatigable civilization… »
Au fil de ce récit pointilliste, E L doctorow ne cèle d’ailleurs aucunement ses prises de positions quant à la résolution sociale des heurts qu’il suggère, quitte à user d’une ironique naïveté.
« I do not think you can be so insolent as to beleive your achievements are the result only of your own effort. Did you attribute your success in this manner, I would warn you, sir, of the terrible price to be paid. … »
Malgré le resserrement progressif de l’intrigue vers le nœud final, Edgar Laurence Doctorow ne se fait pas le chantre de l’apocalypse. Il laisse même entrevoir une sorte de miracle de la rédemption quand nous retrouvons Tateh et sa fille bien des années après leur fuite. Doctorow s’amuse à brouiller les pistes, mais il soulève un coin de voile qui semble dire : mais oui, le rêve américain n’est pas mort, il y a un champ des possibles, même s’il ne garantit pas le Bonheur…
« When he was alone he reflected on his audacity. Sometimes he suffered periods of trembling in which he sat alone in his room smoking cigarettes without a holder, slumped and bent over in defeat like the old Tateh. But his new existence thrilled him. His whole personnality had turned outward and he had become a voluble and energetic man full of the future. He felt he deserved his happiness. He’d constructed it without help. »
Loin de conforter l’image rassurante des premiers chapitres, Ragtime nous mène progressivement à la lucidité poignante d’un monde aux portes de la Barbarie, qui se précise dans l’inévitable implication des États Unis dans le premier conflit mondial. Ce roman qui commence en 1902 par la description de la belle maison de New Rochelle s’achève sur des perspectives tout autres. Un récit passionnant, étonnant parfois, remarquable par l’acuité de son regard.











