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Le livre interdit

George Walter

Éditions du Cherche Midi (Janvier 2016)

ISBN :978-2-7491-4793-2

 

 

C’est un récit bien particulier qui nous est livré ici. Une sorte de double  testament, amical et  littéraire, puisque le livre interdit représente  le dernier ouvrage de Georges Walter, décédé avant de le voir édité.  Et l’on apprend de Mathieu Walter, son fils, que c’était en fait un ouvrage commandé par Pierre Drachline, éditeur au Cherche Midi, décédé également avant la sortie du livre. Une étrange malédiction, le Livre interdit ?

Pierre Drachline avait donc confié à Georges Walter  la mission de raconter l’histoire d’un livre que Kessel n’a jamais écrit. L’auteur prolixe des Cavaliers, du Lion, de l’Équipage n’a jamais pu se résoudre à écrire le « roman » de sa mère, Raïssa. Et pourtant, Kessel savait ce qu’il devait à cette femme forte, il possédait même la matière viscérale permettant de lui donner la parole, en l’occurrence le journal d’exil tenu au fil du long périple familial de Russie vers la France en passant par la route de l’Argentine, où est né Joseph. Années difficiles, combats impossibles, surmontés à force de volonté et de désir d’y croire.

Et justement, Georges Walter, se définissant lui aussi comme une sorte d’exilé hongrois, détient non le journal de Kessel, mais la mémoire des conversations tenues entre amis.  Il nous raconte ainsi l’histoire de cette amitié exceptionnelle, une fraternité à certains égards, qui unissait ces deux hommes venus d’ailleurs, aux expériences d’enfance émigrée si ressemblantes. Georges, le  plus jeune, a été reconnu comme l’alter ego par Jef.  Au seuil de sa propre disparition, l’écrivain journaliste relate à touches mesurées le lien unique et intime, reposant sur  le sentiment d’être double, double par l’origine similaire, double par la nécessité d’écriture, double par le goût de l’ailleurs et des autres. Cette amitié à la fois nourrie de reconnaissance et d’autonomie qui permet les défis intellectuels, les joutes oratoires, les soirées très arrosées et l’inépuisable soutien amical face aux désordres intimes.

Georges Walter dessine à petits pas le cheminement des amis de Jef, qui voudrait le voir enfin solder sa dette à Raïssa, régler une bonne fois les non-dits d’une mère au destin accompli. Mais bien plus que  la bataille perdue de l’écrivain confronté à sa première page désespérément blanche, résonne aussi le combat de l’homme pour sauver sa femme Michèle de ses propres démons. Les pages consacrées à cette bataille contre l’alcool nous montrent un homme capable d’amour à la miséricorde sans fin, sans jugement, jusqu’à ce silence définitif quand tombe le grand homme.

Les phrases de George Walter sonnent juste et nous donnent furieusement envie de retourner vers les ouvrages de Joseph Kessel, mais aussi vers  ceux de son frère en écriture, conteur délicat et ami fidèle.