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Brooklyn

Colm Tòibìn

Robert Laffont 2011

 Et pour éd 10/18 : 201 ISBN :978-2-264-05648-1

 

 

 

Entre l’Irlande des années 50 et Brooklyn, où elle est pratiquement exilée, Eilis  Lacey va devoir trouver sa place et le sens de sa vie. Quelle est la part du libre-arbitre pour une jeune fille d’origine très modeste, élevée par sa mère et sa sœur aînée, Rose ?

Le roman dresse d’abord le tableau sociétal d’une famille ordinaire, dans une petite ville du Sud-est de la République  d’Irlande. Colm Tòibìn évoque sa ville natale,   l’emprise des traditions et du conformisme, les conventions sociales, les difficultés d’une société où le niveau de vie est laminé par la menace du  chômage.  Évitant tout pathos, l’auteur dresse l’état des lieux tel qu’il est ressenti  par  son héroïne, une toute jeune fille, admirative de l’aisance acquise par sa sœur aînée. Rose travaille et dispose d’un salaire suffisant pour aider leur mère devenue veuve très tôt. Rose incarne le futur, elle est moderne, autonome, même si en fait nous allons découvrir qu’elle se sacrifie à sa mère. Aussi presse-t-elle Eilis, comme tout le monde, de quitter la petite ville pour rejoindre  Brooklyn et sa communauté irlandaise sous la tutelle morale du Père Flood pour s’offrir au moins un avenir.

Ce roman raconte la déchirure du départ, le courage d’affronter l’inconnu et la nostalgie tenace des racines coupées. Bien que situé dans les années 50, le sujet reste d’une actualité brûlante si l’on songe aux millions de personnes jetées sur les routes d’Europe en quête d’un meilleur ailleurs.

Par de très brèves allusions, l’exil  économique forcé des frères Lacey en Grande-Bretagne, le poids des conventions sociales qui gèrent même les relations amoureuses, l’autorité naturellement admise de l’Église en la personne bienveillante du père Flood, Colm Tòibìn montre avec justesse combien nos choix sont entravés. Mais il offre à Eilis la force de rebondir grâce à l’autonomie de jugement que son déracinement douloureux lui apporte. Tel est le prix de l’affranchissement, et le dépassement des préjugés inhérents à chaque groupe social.  L’arrivée à Brooklyn est difficile, la micro-société recréée dans la pension tenue par la veuve Kehoe semble bien rebutante avec son lot de jeunes femmes obligées au vivre ensemble sous la férule artificielle de la maîtresse des lieux. Moins naïve qu’elle apparaît aux yeux de ses co-pensionnaires, Eilis gagne progressivement sa place  dans ce nouveau monde. Les tuteurs moraux que  représentent le Père Flood et la veuve Kehoe sont esquissés avec subtilité, ce sont eux qui permettent en fin de compte à la jeune femme de se tracer une ligne de conduite. Jusqu’à ce qu’un drame la rappelle au pays.

Cette dernière partie du roman est poignante.  À peine  sortie du deuil de l’Exil, Eilis est confrontée à une autre perte, nouveau deuil qui la ramène en Irlande.   Elle y découvre à quel point sa mère, incarnation de l’ancien monde,   est pesante. Entre réconfort des retrouvailles avec ses amis, où elle bénéficie d’un  regard valorisant, et culpabilité de trahir l’attente de  ceux qui l’ont accueillie là-bas, que va choisir Eilis ? Ce retour à Enniscorthy   représente un nœud drastique. Eilis est tentée par le retour, déchirée par la responsabilité de la parole donnée. Jusqu’aux dernières pages, il est difficile de connaître le sort que se réserve la jeune femme. Ce sera pour elle comme pour chacun de nous, l’obligation de s’imposer un choix, si douloureux et contraignant soit-il. L’occasion pour Colm Tòibìn, qui se fonde sur sa propre expérience, de démontrer combien chaque étape franchie recèle en même temps l’impossibilité de retour en arrière.