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Réparer les vivants

Maylis de Kerangal

Folio (Gallimard) avril 2014

ISBN :978-2-07-046236-0

 

Justement un des livres les plus récompensés de la rentrée 2014, Réparer les vivants est un livre aussi envoûtant que déroutant, une ode à la Vie qui renaît de la Mort. Un  livre dont on se dit qu’il ne faut pas se séparer, qu’on vient de toucher là au grand Mystère. Et pourtant, rien de « religieux » dans ce récit, rien qui prête à l’ésotérisme ou aux courants philosophiques  ou new age; La forme elle-même, propre à Maylis de Kerangal, adopte ce ton méticuleux, cette démarche quasi scientifique qui lui confère davantage la couleur du reportage que l’atmosphère du roman.  Mais en matière de  roman,   en ce qui concerne l’exploration de l’âme humaine, oui, ce livre nous entraîne tout au long de ses pages jusqu’au tréfonds des sentiments, des motivations, des émotions et des bouleversements auxquels le destin nous confronte inévitablement.  

Tel est le destin  donc de Simon Limbres, qui n’a pas vingt ans, et qui aime tant la vie qu’il rencontre sa mort trop tôt. C’est un accident, bien sûr. La faute à personne comme on dit, la faute à ce sentiment de jeunesse,   se croire immortel et présumer de ses forces. Simon arrive à l’hôpital en état de mort cérébrale. Il reste quelques heures pour découvrir, accepter, transformer cette catastrophe en ressources, en renaissance, en maillon d’éternité pour ceux qui font partie des vivants.

Une vraie révolution sur vingt-quatre heures,   que nous suivons chez tous les protagonistes du drame, à commencer par Marianne et Sean, les parents de Simon. Et Juliette, sa petite amie. Mais aussi tous les membres de l’équipe soignante, que nous suivons pas à pas tout au long de cette journée dense, où la fatigue est sans cesse repoussée par l’urgence des soins, des décisions, des rencontres nécessaires.  Et même pour Claire, quinquagénaire à bout de souffle,   perturbée  par  la perspective aussi soudaine qu’attendue d’un cœur à prendre.

Maylis de Kerangal utilise  souvent le paradoxe pour parer l’évidence. Son écriture s’attache aux détails pour mieux exacerber le vital. La dureté du choc émotionnel, la beauté fascinante des vagues,   la collision des vies personnelles et professionnelles,   elle conte par le menu toutes les péripéties de cette course contre le temps, décompte fatal et prodigieux. Par ce procédé, l’émotion cueille souvent le lecteur  là où il ne l’attend pas. À peine remarque-t-on les jeux de mots parsemés ici ou là : Le coordinateur Thomas Rémige, amoureux des passereaux sera l’oiseau de bon et de mauvais augure, Simon qui vit dans les limbes sa dernière journée, s’appelle Limbres…

Ce roman est aussi un hommage rendu à ces héros modernes que sont les chirurgiens et les équipes hospitalières,   une reconnaissance du travail souterrain mais essentiel de ceux qui oeuvrent loin des médias, dans l’intimité forcée des endeuillés. C’est une lumière forte  portée sur nos angoisses et nos douleurs. Mais en fin de compte, c’est une ode à la vie, qui triomphe quand même. Un superbe livre, qui marque pour longtemps.