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21 juillet 2012

L'Énigme du retour

l'Énigme du retour037

L’énigme du retour

Dany Laferrière

Le livre de poche  ( janvier 2011)

Prix Médicis 2009

 

ISBN : 978-2-253-15660-4

 

 

Par l’Énigme du retour,   Dany Laferrière poursuit le but clairement énoncé de tisser un lien avec ses racines. L’écrivain haïtien s’est exilé depuis plus de trente ans au Canada, où » il a fait son trou », il s’est établi comme poète dans cette communauté qui l’a adopté. Mais le décès de son père, qu’il ne l’a plus revu depuis sa petite enfance,   provoque un séisme intérieur : son père n’est pas seulement l’Absent, il est aussi l’Exilé, celui qui est mort dans la solitude d’une mégapole qui n’est pas sienne, loin de sa famille.…

 

Or, trente ans d’absence ont ouvert un véritable abîme  entre le jeune homme qui a fui un pays englué sous la dictature et l’homme fait qui découvre un état des lieux qu’il aurait préféré idéalisé. Il tente alors de donner forme à la confusion de ses sentiments, et nous livre un ouvrage étrange et déroutant, envoûtant et pénétrant, touchant et percutant où tout voyageur de longue haleine reconnaîtra les appréhensions des retrouvailles.

 

Le dire de Dany Laferrière ne semblera peut-être pas facile à tous les lecteurs. Je vous conseille de vous laisser happer par le rythme de sa parole,   par l’alternance d’un phrasé versifié sans chercher à rationaliser ce flux de pensées. Abandonnez vous à ce murmure dans la nuit, il ouvre des portes à nos vécus, à nos peurs, à nos attentes.

«  Bien au chaud, on cause aisément

Tout en pansant de vieilles blessures.

Les blessures dont on a honte

Ne se guérissent pas.

(…)

J’ai perdu tous mes repères.

La neige a tout  recouvert.

Et la glace a brûlé les odeurs.

Le règne de l’hiver.

Seul l’habitant pourrait trouver ici son chemin. »

(…)

Je suis conscient d’être dans un monde

À l’opposé du mien.

Le feu du sud croisant la glace du nord

Fait une mer tempérée de larmes. »

(page 16 – 17 de l’édition de poche)

 

 

  Mais à l’instant de rentrer, l’homme prend conscience de la difficulté à réintégrer l’ancien monde :

«  Le temps passé ailleurs que

dans son village natal

est un temps qui ne peut être mesuré.

Un temps hors du temps inscrit

Dans nos gènes.

 

Seule une mère peut tenir pareil compte.(…)

Les visages autrefois aimés s’effacent

Au fil des jours de notre mémoire brûlée. » ( Pages 37-39)

 

Bien sûr, il y a le retour, l’instant de poser le pied au pays, de prendre d’abord un moment, à l’hôtel, pour re- connaître la ville, les bâtiments, les ruelles et leurs odeurs… Je me suis étonnée qu’il n’aille pas tout de suite chez lui, prendre dans ses bras cette mère qui l’a tant attendu.  Mais cette attente n’est pas figée, c’est un compte de souffrance et de stratégie, d’adaptation aux périls et aux difficultés où la survie fait la loi. C’est là que tient cette énigme qu’il faut apprivoiser :

« Ma  sœur est encore plus secrète que ma mère.

À la voir toujours souriante on n’imaginerait pas

Qu’elle vit dans un pays ravagé par une dictature

Qui ressemble à un cyclone

Qui n’aurait pas quitté l’île pendant vingt ans.

(…)

Ma sœur parle tranquillement

Sans me regarder.

On dirait une petite fille oubliée

Par ses parents dans la forêt noire

Et qui se demande combien de temps cela prendra avant qu’elle ne rejoigne la meute.

 

(…)

Je suis pris d’un tel sentiment de remords.

J’ai l’impression d’un gâchis incroyable

Ma mère, puis ma sœur.

Les femmes ont payé le plein prix dans cette maison.

(page 115-116)

Au fil des jours, Dany Laferrière explore ce pays qu’il ne connaît plus. Il renoue des fils qu’il pensait dissous, il constate des fractures difficiles à redresser, il cherche la paix dans la quête du cimetière où les cendres de son père doivent retrouver la terre natale et ses liens sacrés. Il doute encore et s’interroge sans cesse sur ce qu’il est réellement :

« Juste au moment de remonter dans la voiture

on a changé d’idée

pour entrer nus dans la mer chaude

et y rester

jusqu’à la nuit tombée.

Le chauffeur assis sur le capot de la voiture

nous attendait sans un geste d’impatience.

L’étrange calme de l’homme du sud.

 

J’ai senti

Que j’étais

Un homme perdu

Pour le nord quand

Dans cette mer chaude

Sous ce crépuscule rose

Le temps est subitement devenu liquide. »

(pages 230-231)

Quand enfin l’auteur  se fond dans  la terre humide et chaude comme dans  la mer caraïbe qui l’enserre, il  se rassure sur cette dualité :

« Nous avons deux vies.

Une à nous.

La seconde qui appartient

A ceux qui nous connaissent depuis l’enfance » (page 264).

 

Réconcilié avec lui-même, le poète peut poser  enfin les mots qui tracent le sens de sa vie : (pages 279-280)

«  Ce n’est plus l’hiver.

Ce n’est plus l’été.

Ce n’est plus le nord.

Ce n’est plus le sud.

La vie sphérique, enfin.

 

Ma vie d’avant n’est plus si loin.

(…)

Une main douce

Sur mon front apaise la fièvre.

(…)

On me vit aussi sourire

Dans mon sommeil.

Comme l’enfant que je fus

Du temps heureux de ma grand-mère.

Un temps enfin revenu.

C’est la fin du voyage. » 

 

Puissions-nous tous connaître ainsi la fin de notre chemin.

Celui de Dany Laferrière est heureusement loin d’être achevé !

Certains d’entre vous ont peut-être croisé cet « étonnant voyageur » qui participe activement à la reconnaissance de la  littérature francophone. En 2009, l’Énigme du retour lui a permis d’obtenir de prix Médicis, il vient de publier en 2012 Chronique de la dérive douce, qui raconte la découverte de sa nouvelle vie au début de son exil… Une boucle bien refermée cette fois ?

 

 

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