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28 mai 2010

Exit le fantôme

Exit_Le_Fant_me470Exit le fantôme
Philip Roth

Gallimard
Traduction de l’Anglais américain par Marie-Claire Pasquier

(Exit Ghost 2007)  année 2009 pour la traduction française
ISBN : 978-2-07-012016-1


 





Exergue : « Avant que le mort ne te prenne, Ô reprends ceci. »

                                                         Dylan Thomas
                                               Trouve la viande sur les os.



Plus que la quatrième de couverture, l’exergue choisi par l’auteur donne le ton du dernier roman qu’il nous livre. Philip Roth n’est certes pas l’écrivain facile du roman contemporain américain. Mais s’il arrive que certains lecteurs tournent le nez et dédaignent le monde de Nathan Zuckerman, «  trop intello, trop verbeux, trop miroir réfléchissant de l’écrivain », le public réceptif  lui est largement fidèle, et suit avidement les étapes du destin de ce double en papier, depuis J’ai épousé un communiste à La tache, qui reste, en ce qui me concerne, l’ouvrage le plus marquant.

Puisqu’entre  temps Philip Roth a fait un détour par Le complot en Amérique, Nathan Zuckerman en a profité pour s’isoler dans son ermitage des Berkshires, contrée montagneuse du Massachusetts, à deux cents kilomètres du centre du monde: Manhattan. Onze années de retraite employées à fréquenter les canards de l’étang, à écrire et relire les auteurs qui l’ont accompagné au long de sa formation, à n’accepter pour congénères que le couple qui l’aide à entretenir sa propriété… et à supporter quelque temps l’amitié un brin intrusive de Larry Hollis, son voisin de cambrousse.
  «  J’avais passé ces onze dernières années seul dans une petite maison perdue en bordure d’un chemin de terre au fin fond de la campagne, ayant pris la décision de vivre loin de tout, deux ans environ avant le moment où l’on avait diagnostiqué mon cancer.  Je vois peu de gens. Depuis la mort de mon voisin et ami Larry Hollis, il peut se passer deux ou trois jours sans que je parle à qui que ce soit, à part la femme de ménage qui vient une fois par semaine (…)  Je n’accepte pas d’invitations à dîner, je ne vais pas au cinéma,, je ne regarde pas la télévision, je n’ai pas de téléphone portable, pas de magnétoscope, pas de lecteur DVD, pas d’ordinateur.. Je continue à vivre à l’âge de la machine à écrire, et je n’ai pas idée de ce que peut être la Toile mondiale.(…) »(Page 15)


Mais voilà que le sort frappe à sa porte sous la forme d’un cancer de la prostate, que Nathan combat en acceptant l’opération prescrite. L’ablation semble réussie, du point de vue chirurgical. Sauf que le patient doit apprendre à accepter le revers du progrès : il  survit, incontinent et impuissant. Nous entrons ainsi dans le cœur du sujet : comment s’adapter et apprivoiser son corps quand celui-ci trahit cruellement le respect de soi-même et le désir de vivre ?
À l’ouverture du roman, Nathan, devenu septuagénaire, retourne donc à New York, dans l’espoir d’un traitement récemment mis au point pour réduire ces dommages collatéraux. S’il redoute d’abandonner sa tranquillité chèrement acquise, il se sent fasciné par l’énergie vitale que draine toujours la ville. Croisant par hasard  Amy Belette, veuve d’E.I. Lonoff, qui fut son premier Maître, Nathan se surprend en acceptant l’échange de sa maison isolée contre un petit appartement en centre ville. Conséquence fatale de cette  décision impulsive, Nathan est abordé par un personnage antipathique, Richard Kliman, jeune écrivain ambitieux qui envisage de tracer sa voie en révélant ce qu’il croit être un tabou concernant l’écrivain E.I. Lonoff.  Par respect pour celui qui lui offrit ses conseils judicieux et ses premières chances, Nathan s’insurge et fuit l’intrus arrogant.
Malgré ses doutes personnels, l’écrivain projette sur le jeune arriviste une analyse des plus lucide :
«  - Ça recommence, comme lors du coup de téléphone. Vous traitez bien durement quelqu’un que vous ne connaissez pas.
Mais si, je te connais, me suis-je dit. Tu es jeune, tu es beau, et rien ne te donne plu d’assurance que de jouer double jeu. Tu adores tromper ton monde. C’est encore une des choses qui t’autorisent à faire du mal si tu en as envie. En fait, tu ne fais pas vraiment du mal, tu ne fais que te servir d’un droit que tu serais bien bête de ne pas utiliser. Je te connais, tu veux obtenir l’approbation des adultes que tu t’apprêtes à salir en cachette. Tu prends du plaisir à jouer au plus fin, et en toute impunité.
»
( Extrait  p118)
Mais comme un papillon prisonnier de la lumière sous l’abat-jour, Nathan se heurte aux contours du cercle étroit où il a involontairement pénétré : Kliman est ami du couple qui souhaite échanger les logis, peut-être même l’amant de l’irrésistible Jamie, femme du doux Billy.
Voilà pour les péripéties.  Bien entendu, le roman ne se cantonne ni aux joutes entre l’écrivain débutant et son aîné, ni aux dérives amoureuses des personnages. Le désir et sa verbalisation appartiennent  au fond de l’opus : le rapport qu’un homme ne peut éviter d’entretenir avec le fantôme qui l’habite et se bat pour prendre sa place. Au fil du récit, les embarras  urologiques de Nathan Zuckerman sont renforcés par une angoisse plus prégnante : L’écrivain est conscient de ses absences mentales de plus en plus fréquentes, tente de les parer par tous les artifices possibles, en particulier en prenant de nombreuses notes, en s’obligeant à tenir à jour un journal scrupuleux. Mais le mal le mine et détruit sa confiance en lui. Il espère alors que les prémices du désir ressenti pour Jamie lui donne à nouveau le sentiment primordial d’Existence, et il réalise ce challenge par la création littéraire : après l’humiliant déclin ressenti lors du bouclage de son précédent manuscrit, Nathan renaît par l’esquisse instantanée de dialogues imaginaires entre une Jamie fantasmée et son propre personnage … Il écrit la romance amoureuse qu’il ne peut vivre. Ces nouvelles dans le roman confèrent une densité particulière à son combat « fantomatique » : les réparties y prennent un tour rapide, vif, incisif et même féroce.

Philip Roth excelle dans ce registre d’autodérision sarcastique et lucide. Il n’a jamais épargné son double romanesque. Nathan apparaît comme toujours, avec son orgueil, sa fierté légitime et ses faiblesses étalées sans complaisance. Mais Zuckerman reste la créature de Roth, n’allez pas imaginer que les facultés créatrices de l’écrivain qui habite la vraie vie soient amoindries. Le roman est dense, il embrasse les contours de la vieillesse avec acuité et clairvoyance. À travers Nathan Zuckerman, il expose les malaises que notre société fascinée par l’éternelle jeunesse évite de regarder,  il dénonce la culpabilité et la honte  inhérentes au déclin de nos apanages. Il m’a semblé tout à coup, au mitan de ma lecture, que ma propre fille trentenaire ne pourrait pas  entrer en empathie avec le personnage, et  que je pouvais moi- même entrer dans la compassion et le partage parce que ma propre expérience me rapproche inexorablement du constat accablant.  L’embarquement sur le vaisseau Fantôme, pour fuir ou accepter le sort commun est-il à portée de tous ? Je  me suis  extraite de ce Fantôme imprégnée d’un parfum doux amer, pénétrée d’une urgence presque mortifère. Exit le Fantôme est un roman profond et angoissant, une œuvre à aborder l’esprit ouvert et l’âme forte.

Le livre refermé depuis une petite quinzaine de jours, c’est à un vieil ami de jeunesse que me renvoie l’atmosphère subtilement délétère de l’ouvrage…
« Je plains le temps de ma jeunesse,
Auquel j’ai plus qu’autre galé
Jusqu’à l’entrée de vieillesse,
Qui son partement m’a celé »

François Villon, Regrets
   




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Commentaires
O
Il me reste tant à découvrir encore, Joyce Carol Oates en particulier, dont j'ai noté le nom depuis longtemps et puis Toni Morrisson.…Est-ce qu'un jour on peut se dire qu'on n'a fait le tour?
I
Moi aussi, j'aime beaucoup David Lodge, et j'ai adoré Steinbeck, Fante et bien sûr John Irving (j'ai commencé par Hôtel New Hamsphire il y a très très très longtemps et j'ai continué sur ma lancée). Plus récemment Joyce Carol Oates et Pat Conroy qui me touche particulièrement. Mais je n'ai jamais rencontré cette attirance pour un auteur français contemporain...
O
Je me souviens que tu avais déjà fait référence à la spontanéité et le naturel des anglo-saxons, en comparaison avec une certaine afféterie des écrivains de sol français… Je ne partage pas entièrement ce point de vue, mais je reconnais une intense fascination pour les univers des écrivains anglo-saxons, dont le 1er actuel reste David Lodge, que je suis depuis plus de 30 ans maintenant : "Un tout petit monde", "Changement de décor","Jeu de société", etc…<br /> En ce qui concerne les américains pur souche, mes années de fac ont été vampirisées par Faulkner, évidemment. Depuis, mon univers s'est élargi, mais je n'ai commencé à apprécier Roth qu'à partir de "La tache", en 2000, qui m'a renvoyé au 1ers "Zuckerman" : "J'ai épousé un communiste", "la pastorale américaine"… Ce sont des portraits de société distanciés,clivés ( petite bourgeoisie juive du New Jersey), emblématiques du vécu quotidien . Mais si tu n'as jamais lu Roth, connais-tu John Irving? Il me semble que "le monde selon Garp" constitue une brillante introduction aux romans de ses contemporains… Il s'agit d' une fable faussement naïve , un peu le répondant au XXème siècle d'un Candide américain; Très, très fort…
I
Moi qui adore la littérature anglo-saxonne, je n'ai jamais lu cet auteur... d'ailleurs je n'ai jamais lu Ellis non plus, ne serait-ce que par curiosité. Mais il faut peut-être suivre une certaine chronologie en commençant par un roman en particulier ?
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